MER 27.O6
18h
Concert, Improvisation

ZIZI

4h de musiques improvisés avec Zizi : Esprit libre, problème d’agitation, 0/20 en Math-Rock avec Valentin (voix, chant), Pierre (guitare, effets), Thomas (clavier), Louis (saxophone), Éric (microphonie), Mathieu (batterie) et Jérémie (basse, effets).
Formation regroupant des membres de France, Tanz Mein Herz et Maitres fous.

Il devint clair que nous avions atteint notre but lorsque les gonds cédèrent sous les assauts répétés de la barre à mine, et que la porte du laboratoire s’ouvrit en grinçant dans un nuage de poussière. Il y avait bien entendu des machines, plus grand-chose n’en était pas une, ou en partie une, ou contrôlé par l’une d’elle. La poussière en revanche était devenue une rareté. Des lors que les nanopuces eurent décidé que la crasse n’avait aucune valeur mathématique, le monde était rapidement devenu une boule de plastique sans vie, broyé, fondu et recyclé sans fin, remplaçant chair, bois, tissu, même le métal au bout d’un moment. Nous nous frayâmes un chemin entre des piles d’engins obsolètes, de composants, et couche après couche de diverses poussières, riant follement alors que nous maculions nos uniformes impeccables, piétinant, roulant, respirant les fines particules du monde organique moribond.
Après une fouille acharnée, un objet attira notre attention, enveloppé d’une épaisse couche de crasse qui se dispersa alors qu’il passait de main en main: une liasse de véritable papier, corné, froissé, taché de café – Vous vous souvenez du café? Moi non plus – une sorte de livret, cahier, carnet, bande-dessinée, atlas, journal, manuel, bible, intitulé “ l’Invertransmorpheur, dernière chance pour un futur impropre “. Les pages fatiguées nous guidèrent vers une immense cabine à l’autre bout du labo, entourée d’une pléthore de matériaux aléatoires. Il s’agissait d’un vieux modèle, un prototype peut-être, mais nous connaissions la machine dans tous ses détails et il n’y avait pas de temps a perdre. Les humains, dans un pitoyable sursaut de regret, avaient conclu qu’ils ne valaient pas grand-chose sans matière organique, et avaient paradoxalement besoin d’une machine afin d’échapper à la marée apocalyptique du progrès. Son utilisation était simple, on plaçait quelque chose dans la machine, qui le retournait a une forme antérieure: le métal redevenait roches, le verre sable, et le plastique une étrange purée gluante.
Nul ne connaissait le fonctionnement du cerveau électronique qui contrôlait la machine, car elle-même avait été conçue par des machines, et il était formellement interdit de perturber son fonctionnement, ce que nous nous apprêtions précisément à faire. Il nous fallu des jours entiers pour pénétrer le système, et une quantité libérale de force brute et d’obscénités; nous étions fourbus et fous quand vint le moment du premier essai sur une perceuse électrique. Il fallut a l’invertransmorpheur un temps anormalement long pour inverser l’objet, et lorsque nous l’ouvrîmes enfin, la machine vomit un flot de détritus sans queue ni tête: des copeaux de bois, des graviers, de la peau de serpent, des boulons et écrous, une demi trompette, et toutes sortes de boues multicolores. Nos cris d’extase résonnèrent a l’unisson avant de passer aux tests suivants, outils électriques, vêtements, ordinateurs, tout ce qui nous tombait sous la main remplit tour à tour la machine, qui prenait clairement son pied, tout en ayant grand mal a digérer tous ces trucs, recrachant des matières de plus en plus étranges et abstraites. Des guêtres en peau de zèbre, des cordes de cornichons coprophages, des bêtises de Cambrai, un château gonflable en beaufort fondu, des molécules de jazz auvergnat, du poil de torse artificiel, un modèle réduit du Golden Gate bridge, des bulles de mercure pure, un cheeseburger en bronze, des sauterelles transparentes, de la pornographie en Braille, et des zillions de mètres cube de poussière, comme si une bouche géante avait soudainement soufflé sur le vide béant derrière le meuble cosmique, là ou les machines avaient oublié de regarder.
Nous savions que ce n’était qu’une question d’heures avant qu’elles ne nous prennent, mais avant ça en tous cas, nous aurons au moins pu nous baigner dans cette boue cruciale qui nous avait engendré avant de nous y dissoudre.
Et ensuite? j’en sais rien mon pote, mais on va se payer un sacré coucher de soleil.